
Un réseau publicitaire espionne des millions d’internautes grâce à des annonces camouflées
Publié le 18.10.2026 à 10h54 – Par Clara Lefevre – Temps de lecture 5mn
Selon deux enquêtes publiées le 15 octobre, la société israélienne Discover‑Tech aurait exploité des publicités diffusées sur plus de 120 000 sites web et 75 000 applications pour suivre l’activité des internautes et faciliter l’installation de logiciels espions. Google et plusieurs acteurs du secteur ont suspendu leurs relations avec l’entreprise.

Contexte historique de la publicité numérique
La publicité en ligne a longtemps été un moteur de financement pour les plateformes web et les éditeurs. Depuis les années 2000, les réseaux publicitaires ont évolué vers des systèmes de ciblage sophistiqués, utilisant des cookies, des pixels de suivi et des scripts tiers. Cette évolution a permis aux annonceurs de mesurer l’efficacité de leurs campagnes, mais elle a également ouvert des voies pour la collecte de données personnelles à grande échelle. Les autorités de régulation, notamment la Commission européenne, ont introduit des règles strictes sur la protection des données, mais la mise en œuvre reste complexe dans un environnement où les acteurs opèrent à l’échelle mondiale.
Une entreprise israélienne spécialisée dans la publicité numérique aurait utilisé un vaste réseau de publicités en ligne pour surveiller des internautes et faciliter le piratage de leurs appareils, selon deux enquêtes publiées le 15 octobre par le Citizen Lab, un groupe de recherche canadien spécialisé dans la cybersécurité, et Confiant, une société américaine spécialisée dans la sécurité publicitaire.
Baptisée Discover‑Tech, la société aurait exploité les infrastructures publicitaires de plusieurs grandes plateformes, dont Google, Comcast et le russe Yandex, pour diffuser des annonces permettant de repérer et de suivre l’activité des utilisateurs. Selon le Citizen Lab, ces publicités ont été diffusées sur plus de 120 000 sites web et 75 000 applications.
Le dispositif reposait notamment sur des annonces en apparence ordinaires, faisant la promotion de produits tels que des téléphones ou des écouteurs. Leur simple chargement sur une page web ou dans une application pouvait déclencher des mécanismes de collecte de données, sans nécessiter de clic de la part de l’utilisateur. Certaines publicités auraient également permis de récupérer des numéros de téléphone ou de faciliter l’installation de logiciels espions.
Les publicités camouflées exploitent des mécanismes de suivi qui se déclenchent dès le chargement d’une page ou d’une application. Ce type de technique, appelé « tracking invisible », a été documenté dans plusieurs rapports de sécurité informatique. Les données recueillies peuvent inclure l’adresse IP, le type de navigateur, les préférences de langue et, dans certains cas, des informations plus sensibles comme les numéros de téléphone. Le fait que ces mécanismes ne requièrent pas d’interaction explicite de l’utilisateur rend la détection difficile pour les utilisateurs et les fournisseurs de services.
Des appareils d’Al Jazeera ciblés
Les chercheurs ont établi un lien entre Discover‑Tech et Candiru, une entreprise israélienne spécialisée dans les logiciels espions, inscrite sur la liste noire du département américain du Commerce en 2021 pour des activités liées au ciblage malveillant de responsables publics, de journalistes, de militants et d’universitaires.
Selon le Citizen Lab, des logiciels espions de Candiru ont compromis 45 appareils Windows utilisés au sein de la chaîne qatarie Al Jazeera entre 2024 et 2025. Les chercheurs indiquent avoir pu confirmer ces intrusions grâce aux historiques informatiques transmis par le média.
Dans un communiqué, Al Jazeera a condamné les attaques visant plusieurs de ses employés et affirmé prendre des mesures pour protéger son personnel et ses systèmes informatiques.
Les annonces associées à Discover‑Tech auraient également été diffusées sur des réseaux sensibles. Selon Confiant et le Citizen Lab, ceux‑ci comprenaient notamment des environnements liés au Pentagone, à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), à la Cour pénale internationale, aux Nations unies et à l’Otan. Les chercheurs signalent aussi une présence importante de ces publicités dans les territoires palestiniens.
Les réseaux sensibles mentionnés dans l’enquête couvrent des domaines où la sécurité nationale est cruciale. Les entités comme le Pentagone ou l’Agence internationale de l’énergie atomique disposent de systèmes critiques et d’informations stratégiques. La présence de publicités de Discover‑Tech dans ces environnements soulève des questions sur la capacité des gouvernements à surveiller et à contrôler l’infrastructure publicitaire mondiale. Les autorités concernées ont déjà mis en place des filtres de sécurité pour bloquer les contenus suspects, mais l’efficacité de ces mesures dépend de la rapidité de détection et de la coopération internationale.
Google coupe les accès de Discover‑Tech
Les révélations ont entraîné des mesures de plusieurs acteurs du secteur. Google a annoncé avoir exclu Discover‑Tech de ses plateformes publicitaires pour violation systématique de ses règles d’utilisation. IAB Europe, une organisation professionnelle du secteur de la publicité numérique, a suspendu son statut de fournisseur agréé après un audit ayant relevé des manquements à ses politiques.
Les mesures prises par Google et d’autres acteurs du secteur montrent une prise de conscience croissante des risques liés à la publicité numérique. En plus de suspendre les comptes, ces entreprises ont annoncé des audits renforcés et des collaborations avec des organismes de recherche pour identifier les acteurs malveillants. Les conséquences pour Discover‑Tech sont lourdes : perte de revenus publicitaires, réputation ternie et risques juridiques potentiels. À long terme, ces actions pourraient inciter d’autres entreprises à revoir leurs pratiques de conformité et à renforcer la transparence de leurs réseaux publicitaires.
Beeswax, une filiale technologique publicitaire de Comcast, a également retiré l’entreprise de sa plateforme. D’autres acteurs ont suspendu ou bloqué ses accès dans le cadre de leurs propres contrôles.
Confiant estime que Discover‑Tech diffusait au moins dix millions de publicités par jour dans le monde et que ses activités avaient probablement touché des centaines de millions de personnes. Ce chiffre constitue une estimation de l’entreprise de cybersécurité et non un décompte confirmé de victimes.
Cet article vous a été utile ? Soutenez notre travail éditorial indépendant par une contribution libre. Choisissez librement le montant de votre soutien. Don unique, sans abonnement.


Vous devez être connecté pour poster un commentaire.