USA : Un quart des 400 guerres américaines se sont déroulées au Moyen-Orient et en Afrique selon une étude.


Un quart des 400 guerres américaines se sont déroulées au Moyen-Orient et en Afrique selon une étude.

Publié le 17.8.2022 par Elis Gjevori


Pour les auteures de cette étude, la fin de la guerre froide a libéré les ambitions militaires mondiales des États-Unis et les régions Moyen-Orient, Afrique du Nord et Sahel sont de plus en plus visées

L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm estime le coût de l’armée américaine à plus de 800 milliards de dollars par an, soit près de 40 % des dépenses militaires mondiales (AFP)

Une nouvelle étude majeure conclut que les interventions militaires américaines ciblent « de plus en plus » le Moyen-Orient et l’Afrique, représentant près d’un quart des campagnes du pays à travers son histoire.

Depuis leur création en 1976 jusqu’en 2019, les États-Unis ont mené près de 400 interventions militaires ; plus d’un quart d’entre elles ont eu lieu dans la période suivant la guerre froide, précise le rapport.

Première étude majeure de ce type, le document intitulé Introducing the Military Intervention Project : A New Dataset on US Military Interventions, 1776–2019 révèle également que l’ère post 11 septembre 2001 a engendré des « niveaux d’hostilité plus élevés » et que les aventures militaires américaines « se sont fortement banalisées ».

« L’impact cumulatif de ce que nous avons découvert grâce à notre effort de collecte de données nous a effectivement surpris », rapporte Sidita Kushi, professeure adjointe à l’Université d’État de Bridgewater (Massachusetts) et une des auteures de l’étude. « Nous ne nous attendions pas à ce que les données révèlent une telle quantité et qualité d’interventions militaires », confie-t-elle à Middle East Eye.

À la suite de l’éclatement de l’Union soviétique en 1991, les États-Unis ont émergé comme la puissance militaire dominante au niveau mondial. Cependant, cela ne s’est pas traduit par une réduction des interventions militaires.

« L’ère post-guerre froide a généré moins de conflits entre grandes puissances et d’occasions de défendre les intérêts vitaux des États-Unis, pourtant les interventions militaires américaines se poursuivent à un rythme élevé et avec des hostilités croissantes », conclut le rapport. « Ce schéma militariste persiste pendant une période de paix relative, une période où on compte peut-être moins de menaces directes pour le sol américain et sa sécurité. »

« Guerre contre le terrorisme »
Après la guerre froide, les interventions militaires humanitaires américaines ont été de plus en plus justifiées sous l’étendard des droits de l’homme.

Pour Monica Duffy Toft, professeure de politique internationale à la Faculté Fletcher de l’Université Tufts (Massachusetts), il n’est pas surprenant que lors de la « guerre contre le terrorisme » menée par les États-Unis après le 11 septembre, Washington ait choisi d’utiliser la force militaire pour « résoudre ses problèmes ».

« La guerre contre le terrorisme est emblématique de la façon dont les États-Unis ont résolu les problèmes dans cette période : la guerre », indique Monica Duffy Toft, co-auteure de l’étude, à MEE.

D’après le document, c’est la fin de la guerre froide qui a libéré les ambitions mondiales de l’armée américaine. Même alors que les rivaux des Américains réduisaient leurs interventions militaires, Washington « a commencé son escalade des hostilités », engendrant un « fossé croissant entre les actions militaires américaines [et celles de] ses opposants ».

Aujourd’hui, l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm évalue le coût de l’armée américaine à plus de 800 milliards de dollars par an, représentant près de 40 % des dépenses militaires mondiales.

« Les États-Unis continuent à financer en priorité leur département de la Défense, tout en limitant le financement et le rôle de leur département d’État [ministère des Affaires étrangères] », déclare Monica Duffy Toft, ajoutant qu’« actuellement, les forces spéciales des États-Unis sont déployées dans plus de pays que leurs ambassadeurs ».

Les interventions militaires américaines sont également devenues plus obscures. On est loin de l’époque où Washington jetait tout le poids de son armée dans un conflit, comme ce fut le cas en Irak et en Afghanistan. Aujourd’hui, les bases militaires à distance, telles que la base aérienne à 110 millions de dollars d’Agadez au Niger, effectuent des frappes par drone à travers une grande partie du Sahel, loin les yeux du public.

En début d’année, l’administration Biden a étendu l’empreinte militaire américaine en Afrique en annulant la décision de l’ancien président américain Donald Trump de retirer les troupes américaines de Somalie, y établissant là-bas une base militaire permanente.

« La violence tend à engendrer la violence »
« Les Américains pourraient être surpris [par l’empreinte militaire mondiale de l’Amérique.] Malheureusement, ce n’est guère surprenant pour le reste du monde », indique Sidita Kushi, ajoutant que « la légitimité des États-Unis a énormément souffert, en grande partie à cause de leur position hyper-interventionniste depuis plusieurs décennies ».

Si pendant une grande partie de leur histoire, les États-Unis ont considéré l’usage de leur force militaire comme leur dernier ressort, ces dernières décennies ont renversé cette tradition, prévient Kushi, et avec cela, « énormément de respect pour les États-Unis, même parmi nos alliés ».

Les auteures n’hésitent pas à souligner que dans certains cas, la puissance américaine a été une force du bien, comme lors de l’intervention menée par les États-Unis au Kosovo, laquelle a empêché un potentiel génocide. Mais en général, l’étude « est un avertissement » : les interventions militaires américaines perpétuelles ont un impact moins que positif sur la sécurité nationale américaine et sur le monde.

L’élite américaine, conditionnée à voir la solution militaire comme la solution à la plupart des problèmes mondiaux du pays, ne va probablement pas changer rapidement de cap dans un avenir immédiat.

« La violence tend à engendrer la violence et même un retour à une politique étrangère multifactorielle – une politique étrangère qui compte sur la sagesse de ses alliés, qui implique la diplomatie, le commerce et l’aide humanitaire, en utilisant la force en dernier recours – pourrait ne pas porter ses fruits avant des années », ajoute Toft.

Étant donné que les adversaires de l’Amérique se sont immunisés contre les interventions militaires américaines, on peut « leur pardonner leur scepticisme » et le fait qu’ils ne croient pas que l’élite de la politique étrangère du pays pourrait changer d’avis. En matière de politique étrangère, du moins, démocrates et républicains sont sur une ligne cohérente, qui favorise plus ou moins les interventions militaires américaines à l’étranger.

« Étant donné le paysage actuel des interventions, et l’inertie, on s’attend à voir une tendance à la hausse concernant les interventions américaines à la fois dans la région MENA [Moyen-Orient et Afrique du Nord] et en Afrique subsaharienne », prévient Monica Duffy Toft.