Europe : Regard de la Chine par Xin Ping, « L’Europe conduite au bord de la guerre ».


Regard de la Chine par Xin Ping, « L’Europe conduite au bord de la guerre ».

Publié e 15.7.2022 par Xin Ping, spécialiste des affaires internationales et éditorialiste.


L’Europe conduite au bord de la guerre.

Une image surréaliste diffusée par une chaîne de télévision russe, simule un missile Sarmat lancé depuis Kaliningrad en direction des capitales européennes « qui livrent le plus d’armes à l’Ukraine », avec les temps de vol affichés à l’écran : 106 secondes pour Berlin, 200 pour Paris, 202 pour Londres… Selon des projections, une seule ogive nucléaire suffirait à rayer de la carte une capitale européenne et à tuer des centaines de milliers de personnes, et un Sarmat pourrait en porter 15. L’image a provoqué l’effroi et la colère chez les Européens. Certains ont très vite découvert que les Russes avaient oublié d’y mentionner une capitale célèbre : non pas Bruxelles, mais Washington.

Jamais les États-Unis n’ont eu à affronter un environnement géopolitique aussi difficile que celui de l’Europe, et encore moins à subir les conséquences douloureuses d’une confrontation géopolitique qui dure déjà depuis plus de trois mois et qui durera probablement encore. Lorsqu’un missile doit survoler la moitié du globe pour atteindre le sol américain, les deux côtés de l’Atlantique n’ont certainement pas la même perception de la menace, ce qui explique la différence de leurs décisions stratégiques. L’aide des Anglo-Saxons se chiffre à plusieurs dizaines de milliards d’euros, et en comparaison, l’aide française, prudente, de 100 millions d’euros vise à éviter toute escalade des tensions. Lorsque des cargos américains chargés de gaz et de pétrole naviguent vers les ports méditerranéens et baltiques et que les industries d’armement américaines fleurissent grâce aux nouvelles commandes venues d’Europe, il n’est pas surprenant qu’il existe, dans les relations transatlantiques, de l’amertume et des grincements de dents.

La guerre a tout de même ressuscité l’Alliance atlantique en état de « mort cérébrale ». Les locataires de la Maison-Blanche, George H.W. Bush, Bill Clinton et leurs successeurs, répétaient à leurs homologues européens que plus d’OTAN équivaudrait plus de paix, plus d’intégration et plus d’ordre. Mais aujourd’hui, on se demande encore si l’OTAN est uniquement défensive et quelle est sa raison d’être. Et on n’a pas besoin d’attendre la fin d’une troisième guerre mondiale pour réfléchir à ce qui n’aurait pas fonctionné.

Dans les années 1950, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants américains croyaient profondément à la « philosophie de la force » pour réaliser la paix. Face à la reconfiguration de l’ordre international, ils ont élaboré une stratégie nationale de sécurité basée sur la prépondérance face aux Soviétiques et l’offshore balancing pour les empêcher d’accaparer la potentialité de l’Eurasie et circonscrire perpétuellement l’Europe de l’Ouest et l’URSS dont la Russie est l’héritière dans une structure géopolitique conflictuelle. Pour ce faire, l’administration Truman a annoncé la stratégie d’endiguement. Les États-Unis ont aligné à leurs côtés les régions industrielles de l’Europe de l’Ouest à travers la création d’un système économique international et des conceptions diplomatiques subtiles, soutenu la reconstruction et le développement de leurs anciens ennemis, à savoir l’Allemagne et le Japon, et mis sous l’égide américaine la défense de ces pays avec les engagements de sécurité et les standards d’armement de l’OTAN. Malgré son intention de maintenir des relations amicales avec le Kremlin, Truman a souligné que pour réaliser la paix, les rapports de force devaient précéder la bonne foi et les bonnes actions.

Le système international a ensuite beaucoup évolué. Trois mois après la chute du Mur de Berlin, pour rendre possible la réunification de l’Allemagne, le Secrétaire d’État américain James Baker a donné au dernier dirigeant de l’URSS Mikhail Gorbachev la promesse verbale que « l’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’est ». Le gentlemen’s agreement n’était qu’une tactique pour gagner du temps. À la veille du grand bouleversement géopolitique dans la région, l’administration Bush était parfaitement consciente que les pays d’Europe de l’Est abandonneraient le Pacte de Varsovie, mais elle ne voulait pas que l’OTAN aussi sorte de l’Histoire et que le leadership américain disparaisse dans la sécurité européenne.

Après la dislocation de l’URSS, les États-Unis continuaient d’étendre leur conception de sécurité nationale et recherchaient une sécurité absolue, même à coup de tentatives risquées. En novembre 1999, lors du Sommet de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, le Président russe Boris Eltsine a lancé son dernier appel à son homologue américain Bill Clinton : « Les États-Unis ne sont pas en Europe. Rendez l’Europe à elle-même. Elle ne s’est jamais sentie aussi proche de la Russie qu’aujourd’hui », avant de recevoir un refus catégorique de Clinton. À peine deux mois plus tard, un homme considérant l’effondrement de l’URSS comme la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle est arrivé au pouvoir. On connaît tous son nom : Vladimir Poutine.

Au cours des deux décennies suivantes, l’extension de l’OTAN a conduit à une dégradation rapide des relations russo-américaines. La tentation hégémonique attisait l’ambition géopolitique de Washington qui rêvait de l’avènement de la Pax Americana sur le Vieux Continent. Les États-Unis n’avaient jamais été aussi proches de leur objectif de dominer le monde et ne voulaient avoir aucun adversaire potentiel en Eurasie dans un avenir prévisible. C’était ce qu’ils pensaient en lançant la guerre froide. Et c’est ce qu’ils pensent aujourd’hui en voulant « affaiblir la Russie » une fois pour toutes dans le conflit russo-ukrainien. Et cela a un prix : l’optimisme européen pour la paix a très vite laissé la place à l’ombre de la guerre, et les Européens, réunifiés pour préserver la paix, se trouvent piégés dans une impasse historique.

Washington était évidemment conscient des risques que comporte la question russo-ukrainienne. En novembre 1991, James Baker est arrivé à Moscou au beau milieu du chaos politique et a demandé à Alexander Yakovlev, Conseiller de Gorbatchev, si l’indépendance de l’Ukraine provoquerait une forte réaction de la Russie. Sceptique, Yakovlev a répondu que 12 millions de Russes vivaient en Ukraine, dont beaucoup « ont des mariages mixtes », alors, a-t-il demandé, « Quel genre de guerre cela pourrait être ? » « Une guerre normale », a répondu simplement Baker.

En étendant l’OTAN à presque tous les anciens membres de l’URSS et en repoussant les frontières de l’Union européenne jusqu’aux portes de la Russie, l’Occident a réveillé chez les Russes le sentiment d’encerclement, qui était à l’origine d’innombrables guerres depuis le XVIIe siècle. Avec le soutien occidental à la révolution de 2014 contre un gouvernement ukrainien prorusse, et l’annexion de la Crimée par la Russie et son soutien au Donbass en réponse, les deux parties ont toutes mis le doigt dans l’engrenage. Une guerre était inéluctable.

La structure créée pour l’Europe de l’Ouest au milieu du XXe siècle n’a guère de sens pour l’Europe de l’Est de l’après-guerre froide. Après des cycles d’extension dans l’une des régions les plus explosives du monde, incorporer l’Ukraine est la dernière folie stratégique qui fait déborder le vase. Face à la conclusion de l’accord de partenariat stratégique américano-ukrainien en novembre 2021 qui donne la promesse de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, la Russie s’est vue obligée d’agir. L’Ukraine est sacrifiée. Un conflit par procuration a éclaté entre l’OTAN et une puissance dotée des milliers d’ogives nucléaires. Les Européens, quant à eux, se demandent s’ils ne marchent pas vers la guerre comme des somnambules.

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