Suisse : Opération Z – une nouvelle interview de l’ancien agent des services secrets suisses Jacques Baud.


Opération Z – une nouvelle interview de l’ancien agent des services secrets suisses Jacques Baud.

« Aucun grand média public francophone en Europe ne respecte la charte de Munich en ce qui concerne la Russie et la Chine. En fait, ils soutiennent sans vergogne une politique immorale envers l’Ukraine. » – J. Baud ancien officier du renseignement suisse.

Publié le 6.9.2022 par vanessa beeley

The Wall Will Fall rapporte : Nous avons le plaisir de vous présenter cette nouvelle interview de Jacques Baud, dans laquelle nous abordons ce qui se passe actuellement dans la lutte géopolitique qu’est la guerre Ukraine-Russie. Comme toujours, M. Baud apporte un regard profond et une analyse claire à la conversation – The Postil

L’agent des services secrets suisses Jacques Baud ci-dessous.

Le Postil (TP) : Vous venez de publier votre dernier livre sur la guerre en Ukraine-Opération Z, aux éditions Max Milo. Pouvez-vous nous en parler ? Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce livre et que souhaitez-vous transmettre aux lecteurs ?

Jacques Baud (JB) : L’objectif de ce livre est de montrer comment la désinformation propagée par nos médias a contribué à pousser l’Ukraine dans la mauvaise direction. Je l’ai écrit sous la devise « de la manière dont on comprend les crises découle la manière dont on les résout ».

En occultant de nombreux aspects de ce conflit, les médias occidentaux nous ont présenté une image caricaturale et artificielle de la situation, ce qui a entraîné la polarisation des esprits. Cela a conduit à un état d’esprit généralisé qui rend toute tentative de négociation quasiment impossible.

La représentation unilatérale et partiale fournie par les médias grand public n’a pas pour but de nous aider à résoudre le problème, mais de promouvoir la haine de la Russie. Ainsi, l’exclusion des athlètes handicapés, des chats, voire des arbres russes des compétitions, le licenciement des chefs d’orchestre, la dé-platisation des artistes russes, comme Dostoïevski, ou encore le changement de nom des tableaux visent à exclure la population russe de la société ! En France, des comptes bancaires de personnes ayant des noms à consonance russe ont même été bloqués. Les réseaux sociaux Facebook et Twitter ont systématiquement bloqué la divulgation des crimes ukrainiens sous prétexte de « discours de haine » mais autorisent l’appel à la violence contre les Russes.

Aucune de ces actions n’a eu d’effet sur le conflit, si ce n’est de stimuler la haine et la violence contre les Russes dans nos pays. Cette manipulation est si grave que nous préférons voir les Ukrainiens mourir plutôt que de chercher une solution diplomatique. Comme l’a récemment déclaré le sénateur républicain Lindsey Graham, il s’agit de laisser les Ukrainiens se battre jusqu’au dernier homme.

Il est communément admis que les journalistes travaillent selon des normes de qualité et d’éthique pour nous informer de la manière la plus honnête possible. Ces normes sont fixées par la Charte de Munich de 1971. En écrivant mon livre, j’ai découvert qu’aucun média francophone grand public en Europe ne respecte cette charte en ce qui concerne la Russie et la Chine. En fait, ils soutiennent sans vergogne une politique immorale envers l’Ukraine, décrite par Andrés Manuel Lopez Obrador, président du Mexique, comme « Nous fournissons les armes, vous fournissez les cadavres ! »

Pour mettre en évidence cette désinformation, j’ai voulu montrer que des informations permettant de donner une image réaliste de la situation étaient disponibles dès le mois de février, mais que nos médias ne les ont pas relayées auprès du public. Mon objectif était de montrer cette contradiction.

Afin d’éviter de devenir moi-même un propagandiste en faveur de l’un ou l’autre camp, je me suis appuyé exclusivement sur des sources d’opposition occidentales, ukrainiennes (de Kiev) et russes. Je n’ai pris aucune information dans les médias russes.

TP : On entend souvent dire en Occident que cette guerre a « prouvé » que l’armée russe est faible et que son équipement est inutile. Ces affirmations sont-elles vraies ?

JB : Non. Après plus de six mois de guerre, on peut dire que l’armée russe est efficace et efficiente, et que la qualité de son commandement et de son contrôle dépasse de loin ce que nous voyons en Occident. Mais notre perception est influencée par un reportage centré sur le côté ukrainien, et par des distorsions de la réalité.

Tout d’abord, il y a la réalité sur le terrain. Il faut rappeler que ce que les médias appellent « les Russes » est en fait une coalition russophone, composée de combattants professionnels russes et de soldats des milices populaires du Donbass. Les opérations dans le Donbass sont principalement menées par ces milices, qui se battent sur « leur » terrain, dans des villes et villages qu’elles connaissent et où elles ont des amis et de la famille. Elles avancent donc prudemment pour elles-mêmes, mais aussi pour éviter les pertes civiles. Ainsi, malgré les affirmations de la propagande occidentale, la coalition bénéficie d’un très bon soutien populaire dans les zones qu’elle occupe.

Ensuite, il suffit de regarder une carte pour constater que le Donbass est une région avec beaucoup de zones bâties et habitées, ce qui signifie un avantage pour le défenseur et une vitesse de progression réduite pour l’attaquant en toutes circonstances.

Deuxièmement, il y a la façon dont nos médias dépeignent l’évolution du conflit. L’Ukraine est un pays immense et les cartes à petite échelle ne montrent guère les différences d’un jour à l’autre. De plus, chaque camp a sa propre perception de la progression de l’ennemi. Si l’on prend l’exemple de la situation au 25 mars 2022, on constate que la carte du quotidien français Ouest-France (a) ne montre quasiment aucune avancée de la Russie, tout comme le site suisse RTS (b). La carte du site russe RIAFAN (c) est peut-être de la propagande, mais si nous la comparons avec la carte de la Direction du renseignement militaire (DRM) française (d), nous voyons que les médias russes sont probablement plus proches de la vérité. Toutes ces cartes ont été publiées le même jour, mais le journal français et les médias d’État suisses n’ont pas choisi d’utiliser la carte de la DRM et ont préféré utiliser une carte ukrainienne. Cela illustre le fait que nos médias fonctionnent comme des organes de propagande.

Troisièmement, nos « experts » ont eux-mêmes déterminé les objectifs de l’offensive russe. En affirmant que la Russie voulait s’emparer de l’Ukraine et de ses ressources, prendre Kiev en deux jours, etc., nos experts ont littéralement inventé et attribué aux Russes des objectifs que Poutine n’a jamais mentionnés. En mai 2022, Claude Wild, l’ambassadeur suisse à Kiev, a déclaré sur la RTS que les Russes avaient « perdu la bataille pour Kiev. » Mais en réalité, il n’y a jamais eu de « bataille pour Kiev ». Il est évidemment facile de prétendre que les Russes n’ont pas atteint leurs objectifs – s’ils n’ont jamais essayé de les atteindre !

Quatrièmement, l’Occident et l’Ukraine ont créé une image trompeuse de leur adversaire. En France, en Suisse et en Belgique, aucun des experts militaires qui passent à la télévision n’a la moindre connaissance des opérations militaires et de la façon dont les Russes mènent les leurs. Leur « expertise » provient des rumeurs de la guerre en Afghanistan ou en Syrie, qui ne sont souvent que de la propagande occidentale. Ces experts ont littéralement falsifié la présentation des opérations russes.

Ainsi, les objectifs annoncés dès le 24 février par la Russie étaient la « démilitarisation » et la « dénazification » de la menace pour les populations du Donbass. Ces objectifs sont liés à la neutralisation des capacités, et non à la prise de possession de terres ou de ressources. Pour dire les choses crûment, en théorie, pour atteindre leurs objectifs, les Russes n’ont pas besoin d’avancer – il suffirait que les Ukrainiens eux-mêmes viennent se faire tuer.

En d’autres termes, nos politiciens et nos médias ont poussé l’Ukraine à défendre le terrain comme en France pendant la Première Guerre mondiale. Ils ont poussé les troupes ukrainiennes à défendre chaque mètre carré de terrain dans les situations de « dernière bataille ». Ironiquement, l’Occident n’a fait que faciliter le travail des Russes.

En fait, comme pour la guerre contre le terrorisme, les Occidentaux voient l’ennemi comme ils voudraient qu’il soit, et non comme il est. Comme le disait Sun Tzu il y a 2 500 ans, c’est la meilleure recette pour perdre une guerre.

Un exemple est la soi-disant « guerre hybride » que la Russie serait en train de mener contre l’Occident. En juin 2014, alors que l’Occident tentait d’expliquer l’intervention (imaginaire) de la Russie dans le conflit du Donbass, l’expert de la Russie Mark Galeotti a « révélé » l’existence d’une doctrine qui illustrerait le concept russe de guerre hybride. Connue sous le nom de « Doctrine Gerasimov », elle n’a jamais vraiment été définie par l’Occident pour savoir en quoi elle consiste et comment elle pourrait assurer un succès militaire. Mais elle est utilisée pour expliquer comment la Russie fait la guerre dans le Donbass sans y envoyer de troupes et pourquoi l’Ukraine perd systématiquement ses batailles contre les rebelles. En 2018, réalisant qu’il avait tort, Galeotti s’est excusé – courageusement et intelligemment – dans un article intitulé « Je suis désolé d’avoir créé la doctrine Gerasimov » publié dans le magazine Foreign Policy.

Malgré cela, et sans savoir ce que cela signifiait, nos médias et nos politiciens ont continué à prétendre que la Russie menait une guerre hybride contre l’Ukraine et l’Occident. En d’autres termes, nous avons imaginé un type de guerre qui n’existe pas et nous y avons préparé l’Ukraine. C’est aussi ce qui explique la difficulté pour l’Ukraine de disposer d’une stratégie cohérente pour contrer les opérations russes.

L’Occident ne veut pas voir la situation telle qu’elle est réellement. La coalition russophone a lancé son offensive avec une force globale inférieure à celle des Ukrainiens dans un rapport de 1-2:1. Pour réussir lorsque vous êtes en infériorité numérique, vous devez créer des supériorités locales et temporaires en déplaçant rapidement vos forces sur le champ de bataille.

C’est ce que les Russes appellent « l’art opérationnel » (operativnoe iskoustvo). Cette notion est mal comprise en Occident. Le terme  » opérationnel  » utilisé à l’OTAN a deux traductions en russe :  » opératif  » (qui fait référence à un niveau de commandement) et  » opérationnel  » (qui définit une condition). C’est l’art de manœuvrer des formations militaires, un peu comme une partie d’échecs, afin de vaincre un adversaire supérieur.

Par exemple, l’opération autour de Kiev n’avait pas pour but de « tromper » les Ukrainiens (et l’Occident) sur leurs intentions, mais de forcer l’armée ukrainienne à maintenir des forces importantes autour de la capitale et ainsi de les « coincer. » En termes techniques, c’est ce qu’on appelle une « opération de mise en forme ». Contrairement à l’analyse de certains « experts », il ne s’agissait pas d’une « opération de déception », qui aurait été conçue très différemment et aurait impliqué des forces beaucoup plus importantes. L’objectif était d’empêcher un renforcement du corps principal des forces ukrainiennes dans le Donbass.

La principale leçon de cette guerre confirme à ce stade ce que nous savons depuis la Seconde Guerre mondiale : les Russes maîtrisent l’art opérationnel.

TP : Les questions sur l’armée russe soulèvent une question évidente : quelle est la qualité de l’armée ukrainienne aujourd’hui ? Et surtout, pourquoi n’entendons-nous pas autant parler de l’armée ukrainienne ?

JB : Les militaires ukrainiens sont certainement de braves soldats qui accomplissent leur devoir consciencieusement et courageusement. Mais mon expérience personnelle montre que dans presque toutes les crises, le problème est à la tête. L’incapacité à comprendre l’adversaire et sa logique et à avoir une image claire de la situation réelle est la principale raison des échecs.

Depuis le début de l’offensive russe, on peut distinguer deux manières de mener la guerre. Du côté ukrainien, la guerre se déroule dans les espaces politique et informationnel, tandis que du côté russe, la guerre se déroule dans l’espace physique et opérationnel. Les deux camps ne se battent pas dans les mêmes espaces. C’est une situation que j’ai décrite en 2003 dans mon livre « La guerre asymétrique ou la défaite du vainqueur« . Le problème, c’est qu’au bout du compte, c’est la réalité du terrain qui prévaut.

Du côté russe, les décisions sont prises par les militaires, tandis que du côté ukrainien, Zelensky est omniprésent et l’élément central de la conduite de la guerre. Il prend des décisions opérationnelles, apparemment souvent contre l’avis des militaires. Cela explique les tensions croissantes entre Zelensky et les militaires. Selon les médias ukrainiens, Zelensky pourrait écarter le général Valery Zoluzhny en le nommant ministre de la défense.

L’armée ukrainienne a été largement entraînée par des officiers américains, britanniques et canadiens depuis 2014. Le problème, c’est que depuis plus de 20 ans, les Occidentaux combattent des groupes armés et des adversaires épars et engagent des armées entières contre des individus. Ils mènent des guerres au niveau tactique et ont en quelque sorte perdu la capacité de se battre aux niveaux stratégique et opérationnel. Cela explique en partie pourquoi l’Ukraine mène sa guerre à ce niveau.

Mais il y a une dimension plus conceptuelle. Zelensky et l’Occident voient la guerre comme un équilibre numérique et technologique des forces. C’est pourquoi, depuis 2014, les Ukrainiens n’ont jamais essayé de séduire les rebelles et ils pensent désormais que la solution viendra des armes fournies par l’Occident. L’Occident a fourni à l’Ukraine quelques dizaines de canons M777 et de lanceurs de missiles HIMARS et MLRS, alors que l’Ukraine disposait de plusieurs milliers de pièces d’artillerie équivalentes en février. Le concept russe de « corrélation des forces » prend en compte beaucoup plus de facteurs et est plus holistique que l’approche occidentale. C’est pourquoi les Russes sont en train de gagner.

Pour se conformer à des politiques inconsidérées, nos médias ont construit une réalité virtuelle qui donne à la Russie le mauvais rôle. Pour ceux qui observent attentivement le déroulement de la crise, on pourrait presque dire qu’ils ont présenté la Russie comme une « image miroir » de la situation en Ukraine. Ainsi, lorsque l’on a commencé à parler des pertes ukrainiennes, la communication occidentale s’est tournée vers les pertes russes (avec des chiffres donnés par l’Ukraine).

Les prétendues « contre-offensives » proclamées par l’Ukraine et l’Occident à Kharkov et Kherson en avril-mai n’étaient que des « contre-attaques ». La différence entre les deux est que la contre-offensive est une notion opérationnelle, tandis que la contre-attaque est une notion tactique, dont la portée est beaucoup plus limitée. Ces contre-attaques ont été possibles parce que la densité des troupes russes dans ces secteurs était alors de 1 groupement tactique (BTG) pour 20 km de front. En comparaison, dans le secteur du Donbass, qui était l’objectif principal, la coalition russe disposait de 1 à 3 BTG par km. Quant à la grande offensive d’août sur Kherson, qui était censée prendre le contrôle du sud du pays, elle semble n’avoir été qu’un mythe pour conserver le soutien occidental.

Aujourd’hui, nous constatons que les prétendus succès ukrainiens étaient en fait des échecs. Les pertes humaines et matérielles qui ont été attribuées à la Russie étaient en fait plus conformes à celles de l’Ukraine. A la mi-juin, David Arakhamia, négociateur en chef et proche conseiller de Zelensky, parlait de 200 à 500 morts par jour, et il évoquait des pertes (morts, blessés, capturés, déserteurs) de 1 000 hommes par jour. Si l’on ajoute à cela les nouvelles demandes d’armes de Zelensky, on voit que l’idée d’une victoire de l’Ukraine apparaît comme une illusion.

Comme on pensait que l’économie de la Russie était comparable à celle de l’Italie, on supposait qu’elle serait tout aussi vulnérable. Ainsi, l’Occident – et les Ukrainiens – pensaient que les sanctions économiques et l’isolement politique de la Russie provoqueraient rapidement son effondrement, sans passer par une défaite militaire. C’est en effet ce que nous comprenons de l’interview d’Oleksei Arestovich, conseiller et porte-parole de Zelensky, en mars 2019. Cela explique également pourquoi Zelensky n’a pas tiré la sonnette d’alarme au début de 2022, comme il le dit dans son interview au Washington Post. Je pense qu’il savait que la Russie répondrait à l’offensive que l’Ukraine préparait dans le Donbass (c’est pourquoi le gros de ses troupes se trouvait dans cette région) et pensait que les sanctions conduiraient rapidement à l’effondrement et à la défaite de la Russie. C’est ce qu’avait « prédit » Bruno Le Maire, le ministre français de l’économie. » De toute évidence, les Occidentaux ont pris des décisions sans connaître leur adversaire.

Comme l’a dit Arestovich, l’idée était que la défaite de la Russie serait le ticket d’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. Ainsi, les Ukrainiens ont été poussés à préparer une offensive dans le Donbass afin de faire réagir la Russie, et ainsi obtenir une défaite facile par des sanctions dévastatrices. C’est cynique et cela montre à quel point l’Occident – dirigé par les Américains – a détourné l’Ukraine pour ses propres objectifs.

Le résultat est que les Ukrainiens n’ont pas cherché la victoire de l’Ukraine, mais la défaite de la Russie. Cela est très différent et explique le récit occidental des premiers jours de l’offensive russe, qui prophétisait cette défaite.

Mais la réalité est que les sanctions n’ont pas fonctionné comme prévu, et que l’Ukraine s’est retrouvée entraînée dans des combats qu’elle avait provoqués, mais pour lesquels elle n’était pas prête à se battre aussi longtemps.

C’est pourquoi, dès le départ, le récit occidental a présenté un décalage entre les informations rapportées par les médias et la réalité sur le terrain. Cela a eu un effet pervers : on a encouragé l’Ukraine à répéter ses erreurs et on l’a empêchée d’améliorer la conduite de ses opérations. Sous prétexte de combattre Vladimir Poutine, nous avons poussé l’Ukraine à sacrifier inutilement des milliers de vies humaines.

Dès le début, il était évident que les Ukrainiens répétaient systématiquement leurs erreurs (et même les mêmes erreurs qu’en 2014-2015), et que des soldats mouraient sur le champ de bataille. De son côté, Volodymyr Zelensky a réclamé toujours plus de sanctions, y compris les plus absurdes, car on lui a fait croire qu’elles étaient décisives.

Je ne suis pas le seul à avoir remarqué ces erreurs, et les pays occidentaux auraient certainement pu empêcher ce désastre. Mais leurs dirigeants, excités par les rapports (fantaisistes) sur les pertes russes et pensantes ouvrir la voie à un changement de régime, ont ajouté sanctions sur sanctions, refusant toute possibilité de négociation. Comme l’a dit le ministre français de l’Économie Bruno Le Maire, l’objectif était de provoquer l’effondrement de l’économie russe et de faire souffrir le peuple russe. C’est une forme de terrorisme d’État : il s’agit de faire souffrir la population pour la pousser à se révolter contre ses dirigeants (ici, Poutine). Je n’invente rien. Ce mécanisme est détaillé par Richard Nephew, responsable des sanctions au Département d’État sous Obama et actuellement coordinateur de la lutte mondiale contre la corruption, dans son livre intitulé The Art of Sanctions. Ironiquement, c’est exactement la même logique que l’État islamique a invoquée pour expliquer ses attaques en France en 2015-2016. La France n’encourage probablement pas le terrorisme, mais elle le pratique.

Les médias grand public ne présentent pas la guerre telle qu’elle est, mais telle qu’ils voudraient qu’elle soit. C’est un pur vœu pieux. L’apparent soutien du public aux autorités ukrainiennes, malgré des pertes énormes (certains évoquent 70 000 à 80 000 morts), est obtenu par l’interdiction de l’opposition, une chasse impitoyable aux fonctionnaires qui ne sont pas d’accord avec la ligne gouvernementale, et une propagande « miroir » qui attribue aux Russes les mêmes échecs qu’aux Ukrainiens. Tout cela avec le soutien conscient de l’Occident.

TP : Que faut-il penser de l’explosion de la base aérienne de Saki en Crimée ?

JB : Je ne connais pas les détails de la situation actuelle en matière de sécurité en Crimée. . Nous savons qu’avant février, il y avait en Crimée des cellules de combattants volontaires de Praviy Sektor (une milice néonazie), prêtes à mener des attaques de type terroriste. Ces cellules ont-elles été neutralisées ? Je ne le sais pas, mais on peut supposer que oui, car il y a apparemment très peu d’activités de sabotage en Crimée. Cela dit, n’oublions pas que les Ukrainiens et les Russes vivent ensemble depuis de nombreuses décennies et qu’il y a certainement des individus pro-Kiev dans les zones prises par les Russes. Il est donc réaliste de penser qu’il pourrait y avoir des cellules dormantes dans ces zones.

Il s’agit plus probablement d’une campagne menée par le service de sécurité ukrainien (SBU) dans les territoires occupés par la coalition russophone. Il s’agit d’une campagne terroriste visant des personnalités et des responsables ukrainiens pro-russes. Elle fait suite à d’importants changements à la tête du SBU, à Kiev, et dans les régions, dont Lvov, Ternopol depuis juillet. C’est probablement dans le cadre de cette même campagne que Darya Dugina a été assassinée le 21 août. L’objectif de cette nouvelle campagne pourrait être de donner l’illusion qu’une résistance se poursuit dans les zones prises par les Russes et ainsi relancer l’aide occidentale, qui commence à s’épuiser.

Ces actions de sabotage n’ont pas vraiment d’impact opérationnel et semblent davantage relever d’une opération psychologique. Il se peut qu’il s’agisse d’actions comme celle de l’île des Serpents début mai, destinées à démontrer à l’opinion internationale que l’Ukraine agit.

Ce que les incidents en Crimée montrent indirectement, c’est que la résistance populaire revendiquée par l’Occident en février n’existe pas. Il s’agit très probablement de l’action d’agents clandestins ukrainiens et occidentaux (probablement britanniques). Au-delà des actions tactiques, cela montre l’incapacité des Ukrainiens à activer un mouvement de résistance significatif dans les zones saisies par la coalition russophone.

TP : Zelensky a déclaré de manière célèbre : « La Crimée est ukrainienne et nous ne l’abandonnerons jamais. » Est-ce de la rhétorique, ou existe-t-il un plan pour attaquer la Crimée ? Y a-t-il des agents ukrainiens en Crimée ?

JB : Tout d’abord, Zelensky change très souvent d’avis. En mars 2022, il a fait une proposition à la Russie, en déclarant qu’il était prêt à discuter d’une reconnaissance de la souveraineté russe sur la péninsule. C’est sur intervention de l’Union européenne et de Boris Johnson le 2 avril et le 9 avril qu’il a retiré sa proposition, malgré l’intérêt favorable de la Russie.

Il est nécessaire de rappeler quelques faits historiques. La cession de la Crimée à l’Ukraine en 1954 n’a jamais été formellement validée par les parlements de l’URSS, de la Russie et de l’Ukraine à l’époque communiste. De plus, le peuple de Crimée a accepté d’être soumis à l’autorité de Moscou et non plus de Kiev dès janvier 1991. En d’autres termes, la Crimée était indépendante de Kiev avant même que l’Ukraine ne devienne indépendante de Moscou en décembre 1991.

En juillet, Aleksei Reznikov, le ministre ukrainien de la Défense, a parlé haut et fort d’une contre-offensive majeure sur Kherson impliquant un million d’hommes pour restaurer l’intégrité territoriale de l’Ukraine. En réalité, l’Ukraine n’a pas réussi à rassembler les troupes, les blindés et la couverture aérienne nécessaires à cette offensive farfelue. Les actions de sabotage en Crimée peuvent être un substitut à cette « contre-offensive ». Elles semblent être davantage un exercice de communication qu’une véritable action militaire. Ces actions semblent plutôt viser à rassurer les pays occidentaux qui s’interrogent sur la pertinence de leur soutien inconditionnel à l’Ukraine.

TP : Pouvez-vous nous parler de la situation autour de l’installation nucléaire de Zaporizhzhia ?

JB : A Energodar, la centrale nucléaire de Zaporizhzhia (ZNPP), a été la cible de plusieurs attaques d’artillerie, que les Ukrainiens et les Russes attribuent au camp adverse.

Ce que nous savons, c’est que les forces de la coalition russe occupent le site de la ZNPP depuis le début du mois de mars. L’objectif à l’époque était de sécuriser rapidement la ZNPP, afin d’éviter qu’elle ne soit prise dans les combats et ainsi éviter un incident nucléaire. Le personnel ukrainien qui en avait la charge est resté sur place et continue de travailler sous la supervision de la société ukrainienne Energoatom et de l’agence ukrainienne de sûreté nucléaire (SNRIU). Il n’y a donc pas de combats autour de la centrale.

On voit mal pourquoi les Russes bombarderaient une centrale nucléaire qu’ils contrôlent. Cette allégation est d’autant plus singulière que les Ukrainiens eux-mêmes déclarent que des troupes russes se trouvent dans les locaux du site. Selon un « expert » français, les Russes attaqueraient la centrale qu’ils contrôlent pour couper l’approvisionnement en électricité de l’Ukraine. Non seulement il y aurait des moyens plus simples de couper l’électricité à l’Ukraine (un interrupteur, peut-être ?), mais la Russie n’a pas arrêté la fourniture d’électricité aux Ukrainiens depuis mars. De plus, je vous rappelle que la Russie n’a pas arrêté l’acheminement de gaz naturel vers l’Ukraine et a continué à payer à l’Ukraine les frais de transit du gaz vers l’Europe. C’est Zelensky qui a décidé de fermer le gazoduc Soyouz en mai.

De plus, il faut rappeler que les Russes sont dans une zone où la population leur est généralement favorable et on comprend mal pourquoi ils prendraient le risque d’une contamination nucléaire de la région.

En réalité, les Ukrainiens ont des motivations plus crédibles que les Russes qui peuvent expliquer de telles attaques contre la centrale ZNPP. Ces motifs ne s’excluent pas mutuellement : une alternative à la grande contre-offensive sur Kherson, qu’ils ne sont pas en mesure de mettre en œuvre, et pour empêcher les référendums prévus dans la région. De plus, les appels de Zelensky à démilitariser la zone de la centrale et même à la restituer à l’Ukraine seraient pour lui un succès politique et opérationnel. On pourrait même imaginer qu’ils cherchent à provoquer délibérément un incident nucléaire afin de créer un « no man’s land » et de rendre ainsi la zone inutilisable pour les Russes.

En bombardant la centrale, l’Ukraine pourrait également tenter de faire pression sur l’Occident pour qu’il intervienne dans le conflit, sous le prétexte que la Russie cherche à déconnecter la centrale du réseau électrique ukrainien avant l’automne. Ce comportement suicidaire – comme l’a déclaré le secrétaire général de l’ONU António Guterres – serait dans la lignée de la guerre menée par l’Ukraine depuis 2014.

Il existe des preuves solides que les attaques contre Energodar sont ukrainiennes. Les fragments de projectiles tirés sur le site depuis l’autre rive du Dniepr sont d’origine occidentale. Il semble qu’ils proviennent de missiles britanniques BRIMSTONE, qui sont des missiles de précision, dont l’utilisation est surveillée par les Britanniques. Apparemment, l’Occident est au courant des attaques ukrainiennes contre la centrale ZNPP. Cela pourrait expliquer pourquoi l’Ukraine n’est pas très favorable à une commission d’enquête internationale et pourquoi les pays occidentaux posent des conditions irréalistes pour l’envoi d’enquêteurs de l’AIEA, une agence qui n’a pas fait preuve d’une grande intégrité jusqu’à présent.

TP : Il est rapporté que Zelensky libère des criminels pour qu’ils se battent dans cette guerre ? Cela signifie-t-il que l’armée ukrainienne n’est pas aussi forte qu’on le pense ?

JB : Zelensky est confronté au même problème que les autorités issues de l’Euromaïdan en 2014. À l’époque, les militaires ne voulaient pas se battre car ils ne voulaient pas affronter leurs compatriotes russophones. Selon un rapport du ministère de l’Intérieur britannique, les réservistes refusent en grande majorité de se rendre aux séances de recrutement . En octobre-novembre 2017, 70 % des conscrits ne se présentent pas au rappel . Le suicide est devenu un problème. Selon le procureur militaire ukrainien en chef Anatoly Matios, après quatre ans de guerre dans le Donbass, 615 militaires se sont suicidés. Les désertions ont augmenté et ont atteint jusqu’à 30% des forces dans certaines zones opérationnelles, souvent en faveur des rebelles.

Pour cette raison, il est devenu nécessaire d’intégrer dans les forces armées des combattants plus motivés, hautement politisés, ultra-nationalistes et fanatiques pour combattre dans le Donbass. Beaucoup d’entre eux sont des néo-nazis. C’est pour éliminer ces combattants fanatiques que Vladimir Poutine a évoqué l’objectif de  » dénazification. « 

Aujourd’hui, le problème est légèrement différent. Les Russes ont attaqué l’Ukraine et les soldats ukrainiens ne sont pas a priori opposés à les combattre. Mais ils se rendent compte que les ordres qu’ils reçoivent ne correspondent pas à la situation sur le champ de bataille. Ils ont compris que les décisions qui les concernent ne sont pas liées à des facteurs militaires, mais à des considérations politiques. Les unités ukrainiennes se mutinent en masse et refusent de plus en plus de se battre. Elles disent se sentir abandonnées par leurs commandants et se voir confier des missions sans disposer des ressources nécessaires pour les exécuter.

C’est pourquoi il devient nécessaire d’envoyer des hommes qui sont prêts à tout. Parce qu’ils sont condamnés, ils peuvent être maintenus sous pression. C’est le même principe que le maréchal Konstantin Rokossovki, qui a été condamné à mort par Staline, mais qui a été libéré de prison en 1941 pour combattre les Allemands. Sa condamnation à mort n’a été levée qu’après la mort de Staline en 1956.

Afin d’occulter l’utilisation de criminels dans les forces armées, les Russes sont accusés de faire la même chose. Les Ukrainiens et les Occidentaux utilisent systématiquement la propagande « miroir ». Comme dans tous les conflits récents, l’influence occidentale n’a pas conduit à une moralisation du conflit.

TP : Tout le monde parle de la corruption de Poutine ? Mais qu’en est-il de Zelensky ? Est-il le « saint héroïque » que l’on nous dit d’admirer ?

JB : En octobre 2021, les Pandora Papers ont montré que l’Ukraine et Zelensky étaient les plus corrompus d’Europe et pratiquaient l’évasion fiscale à grande échelle. Fait intéressant, ces documents ont apparemment été publiés avec l’aide d’une agence de renseignement américaine, et Vladimir Poutine n’est pas mentionné. Plus précisément, les documents mentionnent des individus  » associés  » à lui, qui auraient des liens avec des actifs non divulgués, qui pourraient appartenir à une femme, qui aurait eu un enfant avec lui.

Pourtant, lorsque nos médias parlent de ces documents, ils mettent systématiquement une photo de Vladimir Poutine, mais pas de Volodymyr Zelensky.

Je ne suis pas en mesure d’évaluer à quel point Zelensky est corrompu. Mais il ne fait aucun doute que la société ukrainienne et sa gouvernance le sont. J’ai contribué modestement à un programme « Building Integrity » de l’OTAN en Ukraine et j’ai découvert qu’aucun des pays contributeurs ne se faisait d’illusions sur son efficacité, et que tous voyaient le programme comme une sorte de « poudre aux yeux » pour justifier le soutien occidental.

Il est peu probable que les milliards versés par l’Occident à l’Ukraine parviennent au peuple ukrainien. Selon un récent reportage de CBS News, seuls 30 à 40 % des armes fournies par l’Occident parviennent sur le champ de bataille. Le reste enrichit les mafias et autres personnes corrompues. Apparemment, certaines armes occidentales de haute technologie ont été vendues aux Russes, comme le système français CAESAR et vraisemblablement le HIMARS américain. Le reportage de CBS News a été censuré pour ne pas porter atteinte à l’aide occidentale, mais il n’en reste pas moins que les Etats-Unis ont refusé de fournir des drones MQ-1C à l’Ukraine pour cette raison.

L’Ukraine est un pays riche, et pourtant, c’est aujourd’hui le seul pays de l’ex-URSS dont le PIB est inférieur à celui qu’il avait lors de l’effondrement de l’Union soviétique. Le problème n’est donc pas Zelensky lui-même, mais l’ensemble du système, qui est profondément corrompu, et que l’Occident entretient dans le seul but de combattre la Russie.

Zelensky a été élu en avril 2019 sur le programme d’un accord avec la Russie. Mais personne ne l’a laissé réaliser son programme. Les Allemands et les Français l’ont délibérément empêché de mettre en œuvre les accords de Minsk. La transcription de la conversation téléphonique du 20 février 2022 entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine montre que la France a délibérément éloigné l’Ukraine de la solution. En outre, en Ukraine, des forces politiques d’extrême droite et néonazies l’ont publiquement menacé de mort. Dmitry Yarosh, commandant de l’Armée des volontaires ukrainiens, a déclaré en mai 2019 que Zelensky serait pendu s’il appliquait son programme. En d’autres termes, Zelensky est coincé entre son idée de conclure un accord avec la Russie et les exigences de l’Occident. De plus, l’Occident se rend compte que sa stratégie de guerre par les sanctions a échoué. À mesure que les problèmes économiques et sociaux s’aggravent, l’Occident aura plus de mal à faire marche arrière sans perdre la face. Une issue pour la Grande-Bretagne, les États-Unis, l’Union européenne ou la France serait d’écarter Zelensky. C’est pourquoi, avec la détérioration de la situation en Ukraine, je pense que Zelensky commence à réaliser que sa vie est menacée.

En fin de compte, Zelensky est un pauvre type, car ses meilleurs ennemis sont ceux dont il dépend : le monde occidental.

TP : Il existe de nombreuses vidéos (horribles) sur les médias sociaux de soldats ukrainiens se livrant à de graves crimes de guerre ? Pourquoi y a-t-il un « angle mort » en Occident pour de telles atrocités ?

JB : Tout d’abord, nous devons être clairs : dans chaque guerre, chaque belligérant commet des crimes de guerre. Les militaires qui commettent délibérément de tels crimes déshonorent leur uniforme et doivent être punis.

Le problème se pose lorsque les crimes de guerre font partie d’un plan ou résultent d’ordres donnés par le commandement supérieur. Ce fut le cas lorsque les Pays-Bas ont laissé leurs militaires permettre le massacre de Srebrenica en 1995 ; la torture en Afghanistan par les troupes canadiennes et britanniques, sans parler des innombrables violations du droit humanitaire international par les États-Unis en Afghanistan, en Irak, à Guantanamo et ailleurs avec la complicité de la Pologne, de la Lituanie ou de l’Estonie. Si ce sont là des valeurs occidentales, alors l’Ukraine est à la bonne école.

En Ukraine, le crime politique est devenu monnaie courante, avec la complicité de l’Occident. Ainsi, ceux qui sont en faveur d’une négociation sont éliminés. C’est le cas de Denis Kireyev, l’un des négociateurs ukrainiens, assassiné le 5 mars par le service de sécurité ukrainien (SBU) car il était considéré comme trop favorable à la Russie et comme un traître. La même chose est arrivée à Dmitry Demyanenko, un officier du SBU, qui a été assassiné le 10 mars, également parce qu’il était trop favorable à un accord avec la Russie. Rappelons qu’il s’agit d’un pays qui considère que recevoir ou donner de l’aide humanitaire russe est du « collaborationnisme ». »

Le 16 mars 2022, un journaliste de la chaîne de télévision Ukraine 24 a fait référence au criminel de guerre nazi Adolf Eichmann et a appelé au massacre des enfants russophones. Le 21 mars, le médecin militaire Gennadiy Druzenko a déclaré sur la même chaîne qu’il avait ordonné à ses médecins de castrer les prisonniers de guerre russes. Sur les réseaux sociaux, ces déclarations sont rapidement devenues de la propagande pour les Russes et les deux Ukrainiens se sont excusés d’avoir tenu ces propos, mais pas sur le fond. Les crimes ukrainiens commencent à être révélés sur les réseaux sociaux, et le 27 mars, Zelensky craint que cela ne mette en péril le soutien occidental. Cet événement a été suivi – plutôt opportunément – par le massacre de Buca le 3 avril, dont les circonstances restent floues.

La Grande-Bretagne, qui présidait alors le Conseil de sécurité de l’ONU, a refusé à trois reprises la demande russe de créer une commission d’enquête internationale sur les crimes de Buca. Le député socialiste ukrainien Ilya Kiva a révélé sur Telegram que la tragédie de Buca a été planifiée par les services spéciaux britanniques du MI6 et mise en œuvre par le SBU.

Le problème fondamental est que les Ukrainiens ont remplacé l' »art opérationnel » par la brutalité. Depuis 2014, pour combattre les autonomistes, le gouvernement ukrainien n’a jamais essayé d’appliquer des stratégies basées sur les « hearts & minds », que les Britanniques utilisaient dans les années 1950-1960 en Asie du Sud-Est, qui étaient beaucoup moins brutales mais beaucoup plus efficaces et durables. Kiev a préféré mener une Opération Anti-Terroriste (ATO) dans le Donbass et utiliser les mêmes stratégies que les Américains en Irak et en Afghanistan. La lutte contre les terroristes autorise toutes les brutalités. C’est l’absence d’une approche holistique du conflit qui a conduit à l’échec de l’Occident en Afghanistan, en Irak et au Mali.

Les opérations de contre-insurrection (COIN) nécessitent une approche plus sophistiquée et plus holistique. Mais l’OTAN est incapable de développer de telles stratégies, comme j’ai pu le constater de visu en Afghanistan. La guerre dans le Donbass a été brutale pendant 8 ans et a entraîné la mort de 10 000 citoyens ukrainiens et de 4 000 militaires ukrainiens. En comparaison, en 30 ans, le conflit en Irlande du Nord a fait 3 700 morts. Pour justifier cette brutalité, les Ukrainiens ont dû inventer le mythe d’une intervention russe dans le Donbass.

Le problème est que la philosophie des nouveaux dirigeants du Maïdan était d’avoir une Ukraine racialement pure. En d’autres termes, l’unité du peuple ukrainien ne devait pas être réalisée par l’intégration des communautés, mais par l’exclusion des communautés de « races inférieures. » Une idée qui aurait sans doute plu aux grands-pères d’Ursula von der Leyen et de Chrystia Freeland ! Cela explique pourquoi les Ukrainiens ont peu d’empathie pour les minorités russes, magyares et roumaines du pays. Ceci explique à son tour pourquoi la Hongrie et la Roumanie ne veulent pas que leurs territoires soient utilisés pour la fourniture d’armes à l’Ukraine.

C’est pourquoi tirer sur leurs propres citoyens pour les intimider n’est pas un problème pour les Ukrainiens. Cela explique la pulvérisation de milliers de mines antipersonnel PFM-1 (« papillon »), qui ressemblent à des jouets, sur la ville russophone de Donetsk en juillet 2022. Ce type de mine est utilisé par un défenseur et non par un attaquant dans sa zone d’opération principale. De plus, dans cette zone, les milices du Donbass se battent « à domicile », avec des populations qu’elles connaissent personnellement.

Je pense que des crimes de guerre ont été commis des deux côtés, mais que leur couverture médiatique a été très différente. Nos médias ont beaucoup parlé des crimes (vrais ou faux) attribués à la Russie. En revanche, ils ont été extrêmement silencieux sur les crimes ukrainiens. Nous ne connaissons pas toute la vérité sur le massacre de Buca, mais les preuves disponibles soutiennent l’hypothèse que l’Ukraine a mis en scène l’événement pour dissimuler ses propres crimes. En taisant ces crimes, nos médias en ont été complices et ont créé un sentiment d’impunité qui a encouragé les Ukrainiens à commettre d’autres crimes.

TP : La Lettonie souhaite que l’Occident (l’Amérique) désigne la Russie comme un « État terroriste ». Que pensez-vous de cela ? Cela signifie-t-il que la guerre est terminée et que la Russie a gagné ?

JB : Les demandes estoniennes et lettones sont une réponse à l’appel de Zelensky à désigner la Russie comme un État terroriste. Il est intéressant de noter qu’elles interviennent au moment même où une campagne terroriste ukrainienne se déchaîne en Crimée, dans la zone occupée de l’Ukraine et sur le reste du territoire russe. Il est également intéressant de noter que l’Estonie a apparemment été complice de l’attentat contre Darya Dugina en août 2022.

Il semble que les Ukrainiens communiquent en miroir des crimes qu’ils commettent ou des problèmes qu’ils ont, afin de les cacher. Par exemple, fin mai 2022, alors que la reddition d’Azovstal à Marioupol montrait des combattants néonazis, ils ont commencé à alléguer qu’il y a des néonazis dans l’armée russe. En août 2022, alors que Kiev menait des actions de nature terroriste contre la centrale électrique Energodar en Crimée et sur le territoire russe, Zelensky a demandé que la Russie soit considérée comme un État terroriste.

En fait, Zelensky continue de croire qu’il ne peut résoudre son problème qu’en vainquant la Russie et que cette défaite passe par des sanctions contre la Russie. Déclarer la Russie comme un État terroriste conduirait à un isolement supplémentaire. C’est pourquoi il lance cet appel. Cela montre que l’étiquette « terroriste » est plus politique qu’opérationnelle, et que ceux qui font de telles propositions n’ont pas une vision très claire du problème. Le problème est que cela a des implications sur les relations internationales. C’est pourquoi le Département d’Etat américain s’inquiète de voir la demande de Zelensky mise en œuvre par le Congrès.

TP : L’un des résultats les plus tristes de ce conflit Ukraine-Russie est la façon dont l’Occident a montré le pire de lui-même. Où pensez-vous que nous allons aller à partir de maintenant ? Plus de la même chose, ou y aura-t-il des changements qui devront être faits en ce qui concerne l’OTAN, les pays neutres qui ne sont plus neutres, et la façon dont l’Occident cherche à « gouverner » le monde ?

JB : Cette crise révèle plusieurs choses. D’abord, que l’OTAN et l’Union européenne ne sont que des instruments de la politique étrangère américaine. Ces institutions n’agissent plus dans l’intérêt de leurs membres, mais dans celui des Etats-Unis. Les sanctions adoptées sous la pression américaine se retournent contre l’Europe, qui est la grande perdante de toute cette crise : elle subit ses propres sanctions et doit faire face aux tensions résultant de ses propres décisions.

Les décisions prises par les gouvernements occidentaux révèlent une génération de dirigeants jeunes et inexpérimentés (comme le Premier ministre finlandais Sanna Marin), ignorants, mais qui se croient intelligents (comme le président français Emmanuel Macron), doctrinaires (comme la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen) et fanatiques (comme les dirigeants des États baltes). Ils partagent tous certaines des mêmes faiblesses, dont la moindre n’est pas leur incapacité à gérer une crise complexe.

Lorsque la tête est incapable de comprendre la complexité d’une crise, on répond par le cran et le dogmatisme. C’est ce que nous voyons se produire en Europe. Les pays d’Europe de l’Est, en particulier les États baltes et la Pologne, se sont montrés de fidèles serviteurs de la politique américaine. Ils ont également fait preuve d’une gouvernance immature, conflictuelle et à courte vue. Ce sont des pays qui n’ont jamais intégré les valeurs occidentales, qui continuent à célébrer les forces du Troisième Reich et à discriminer leur propre population russophone.

Je ne mentionne même pas l’Union européenne, qui s’est opposée avec véhémence à toute solution diplomatique et n’a fait que jeter de l’huile sur le feu.

Plus vous êtes impliqué dans un conflit, plus vous êtes impliqué dans son issue. Si vous gagnez, tout va bien. Mais si le conflit est un échec, vous en porterez le poids. C’est ce qui est arrivé aux États-Unis dans les conflits récents et ce qui se passe en Ukraine. La défaite de l’Ukraine est en train de devenir la défaite de l’Occident.

Un autre grand perdant dans ce conflit est clairement la Suisse. Son statut de neutralité a soudainement perdu toute crédibilité. Début août, la Suisse et l’Ukraine ont conclu un accord qui permettrait à l’ambassade suisse à Moscou d’offrir une protection aux citoyens ukrainiens en Russie. Toutefois, pour entrer en vigueur, il doit être reconnu par la Russie. Assez logiquement, la Russie a refusé et a déclaré que « la Suisse avait malheureusement perdu son statut d’État neutre et ne pouvait pas agir en tant qu’intermédiaire ou représentant. »

Cette évolution est très grave car la neutralité n’est pas une simple déclaration unilatérale. Elle doit être acceptée et reconnue par tous pour être effective. Or, la Suisse ne s’est pas seulement alignée sur les pays occidentaux, elle a même été plus extrême qu’eux. On peut dire qu’en quelques semaines, la Suisse a ruiné une politique qui était reconnue depuis près de 170 ans. C’est un problème pour la Suisse, mais cela peut aussi être un problème pour d’autres pays. Un État neutre peut offrir une issue à une crise. Aujourd’hui, les pays occidentaux cherchent une porte de sortie qui leur permettrait de se rapprocher de la Russie dans la perspective d’une crise énergétique sans perdre la face. La Turquie a endossé ce rôle, mais il est limité, car elle fait partie de l’OTAN.

Figure 3 – Pays et organisations ayant appliqué des sanctions à la Russie. Bien que la Suisse soit un pays neutre, elle occupe la première place. Selon ses propres sources, cela a été fait sous la pression et le chantage des Etats-Unis. Néanmoins, il s’agit d’un coup sévère porté au principe même de neutralité qui aura des conséquences dans d’autres conflits futurs.

L’Occident a créé un rideau de fer 2.0 qui affectera les relations internationales pour les années à venir. Le manque de vision stratégique de l’Occident est étonnant. Alors que l’OTAN s’aligne sur la politique étrangère américaine et se réoriente vers la Chine, la stratégie occidentale n’a fait que renforcer l’axe Moscou-Pékin.

TP : Selon vous, que signifie cette guerre pour l’Europe, les États-Unis et la Chine ?

JB : Pour répondre à cette question, nous devons d’abord répondre à une autre question : « Pourquoi ce conflit est-il plus condamnable et sanctionnable que les précédents conflits déclenchés par l’Occident ? »

Après les désastres de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Libye et du Mali, le reste du monde attendait de l’Occident qu’il aide à résoudre cette crise avec bon sens. L’Occident a répondu de manière exactement inverse à ces attentes. Non seulement personne n’a pu expliquer pourquoi ce conflit était plus répréhensible que les précédents, mais la différence de traitement entre la Russie et les États-Unis a montré que l’on accorde plus d’importance à l’agresseur qu’aux victimes. Les efforts déployés pour provoquer l’effondrement de la Russie contrastent avec l’impunité totale des pays qui ont menti au Conseil de sécurité de l’ONU, pratiqué la torture, causé la mort de plus d’un million de personnes et créé 37 millions de réfugiés.

Cette différence de traitement est passée inaperçue en Occident. Mais le « reste du monde » a compris que nous sommes passés d’un « ordre international fondé sur le droit » à un « ordre international fondé sur des règles » déterminé par l’Occident.

Sur un plan plus matériel, la confiscation de l’or vénézuélien par les Britanniques en 2020, des fonds souverains de l’Afghanistan en 2021, puis des fonds souverains de la Russie en 2022 par les États-Unis, a suscité la méfiance des alliés de l’Occident. Cela montre que le monde non-occidental n’est plus protégé par la loi et dépend du bon vouloir de l’Occident.

Ce conflit est probablement le point de départ d’un nouvel ordre mondial. Le monde ne va pas changer d’un seul coup, mais ce conflit a attiré l’attention du reste du monde. Car quand on dit que la « communauté internationale » condamne la Russie, on parle en fait de 18% de la population mondiale.

Certains acteurs traditionnellement proches de l’Occident s’en éloignent progressivement. Le 15 juillet 2022, Joe Biden a rendu visite à Mohammed bin Salman (MbS) avec deux objectifs : empêcher l’Arabie saoudite de se rapprocher de la Russie et de la Chine, et lui demander d’augmenter sa production de pétrole. Mais quatre jours plus tôt, MbS a fait une demande officielle pour devenir membre des BRICS, et une semaine plus tard, le 21 juillet, MbS a appelé Vladimir Poutine pour confirmer qu’il s’en tiendrait à la décision de l’OPEP+. En d’autres termes : pas d’augmentation de la production de pétrole. C’était une gifle à l’Occident et à son représentant le plus puissant.

L’Arabie Saoudite a maintenant décidé d’accepter la monnaie chinoise comme paiement pour son pétrole. C’est un événement majeur, qui tend à indiquer une perte de confiance dans le dollar. Les conséquences sont potentiellement énormes. Le pétrodollar a été créé par les Etats-Unis dans les années 1970 pour financer leur déficit. En forçant les autres pays à acheter des dollars, il permet aux Etats-Unis d’imprimer des dollars sans être pris dans une boucle inflationniste. Grâce au pétrodollar, l’économie américaine – qui est essentiellement une économie de consommation – est soutenue par les économies des autres pays du monde. La disparition du pétrodollar pourrait avoir des conséquences désastreuses pour l’économie américaine, comme le dit l’ancien sénateur républicain Ron Paul.

En outre, les sanctions ont rapproché la Chine et la Russie, toutes deux visées par l’Occident. Cela a accéléré la formation d’un bloc eurasien et renforcé la position des deux pays dans le monde. L’Inde, que les États-Unis ont méprisée en tant que partenaire de « seconde classe » de la « Quad », s’est rapprochée de la Russie et de la Chine, malgré les différends avec cette dernière.

Aujourd’hui, la Chine est le principal fournisseur d’infrastructures dans le tiers-monde. En particulier, sa façon d’interagir avec les pays africains est plus conforme aux attentes de ces derniers. La collaboration avec les anciennes puissances coloniales comme la France et le paternalisme impérialiste américain ne sont plus les bienvenus. Par exemple, la République centrafricaine et le Mali ont demandé à la France de quitter leur pays et se sont tournés vers la Russie.

Lors du sommet de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), les États-Unis ont fièrement annoncé une contribution de 150 millions de dollars pour « renforcer leur position dans la compétition géopolitique plus large avec la Chine. » Mais en novembre 2021, le président Xi Jinping a offert 1,5 milliard de dollars aux mêmes pays pour lutter contre la pandémie et promouvoir la reprise économique. En utilisant leur argent pour faire la guerre, les États-Unis n’ont plus d’argent pour forger et consolider des alliances.

La perte d’influence de l’Occident vient du fait qu’il continue à traiter le « reste du monde » comme des « petits enfants » et néglige l’utilité d’une bonne diplomatie.

La guerre en Ukraine n’est pas le déclencheur de ces phénomènes, qui ont commencé il y a quelques années, mais elle est très certainement un révélateur et un accélérateur.

TP : Les médias occidentaux ont laissé entendre que Poutine pourrait être gravement malade. Si Poutine meurt subitement, cela fera-t-il une différence pour la guerre ?

JB : Il semble que Vladimir Poutine soit un cas médical unique au monde : il a un cancer de l’estomac, une leucémie, une maladie inconnue mais incurable et en phase terminale, et serait déjà mort. Pourtant, en juillet 2022, au Forum d’Aspen sur la sécurité, le directeur de la CIA, William Burns, a déclaré que Poutine était « en trop bonne santé » et qu’il n’y avait « aucune information suggérant qu’il soit en mauvaise santé. » Cela montre comment travaillent ceux qui se prétendent journalistes !

Ce sont des vœux pieux et, à l’extrémité supérieure du spectre, ils font écho aux appels au terrorisme et à l’élimination physique de Vladimir Poutine.

L’Occident a personnalisé la politique russe à travers Poutine, car c’est lui qui a promu la reconstruction de la Russie après les années Eltsine. Les Américains aiment être des champions quand il n’y a pas de concurrents et considèrent les autres comme des ennemis. C’est le cas avec l’Allemagne, l’Europe, la Russie et la Chine.

Mais nos « experts » connaissent mal la politique russe. Car en réalité, Vladimir Poutine est plutôt une « colombe » dans le paysage politique russe. Compte tenu du climat que nous avons créé avec la Russie, il ne serait pas impossible que sa disparition entraîne l’émergence de forces plus agressives. Nous ne devons pas oublier que des pays comme l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne ou la Géorgie n’ont jamais développé les valeurs démocratiques européennes. Ils ont toujours des politiques discriminatoires envers leurs Russes ethniques qui sont loin des valeurs européennes, et ils se comportent comme des agents provocateurs immatures. Je pense que si Poutine venait à disparaître pour une raison quelconque, les conflits avec ces pays prendraient une nouvelle dimension.

TP : Dans quelle mesure la Russie est-elle unifiée actuellement ? La guerre a-t-elle créé une opposition plus sérieuse que celle qui existait auparavant en Russie ?

JB : Non, au contraire. Les dirigeants américains et européens comprennent mal leur ennemi : le peuple russe est très patriotique et cohésif. L’obsession occidentale de  » punir  » le peuple russe n’a fait que le rapprocher de ses dirigeants. En fait, en cherchant à diviser la société russe dans le but de renverser le gouvernement, les sanctions occidentales – y compris les plus stupides – ont confirmé ce que le Kremlin dit depuis des années : l’Occident voue une haine profonde aux Russes. Ce que l’on disait être un mensonge est maintenant confirmé dans l’opinion russe. La conséquence est que la confiance de la population dans le gouvernement s’est renforcée.

Les notes d’approbation données par le Centre Levada (considéré par les autorités russes comme un « agent étranger ») montrent que l’opinion publique s’est resserrée autour de Vladimir Poutine et du gouvernement russe. En janvier 2022, la cote de popularité de Vladimir Poutine était de 69% et celle du gouvernement de 53%. Aujourd’hui, la cote de popularité de Poutine est stable, autour de 83 % depuis mars, et celle du gouvernement est de 71 %. En janvier, 29% n’approuvaient pas les décisions de Vladimir Poutine, en juillet ils n’étaient plus que 15%.

Selon le Centre Levada, même l’opération russe en Ukraine bénéficie d’une majorité d’opinions favorables. En mars, 81 % des Russes étaient favorables à l’opération ; ce chiffre est tombé à 74 %, probablement en raison de l’impact des sanctions à la fin du mois de mars, puis il est reparti à la hausse. En juillet 2022, l’opération bénéficiait d’un soutien populaire de 76%.

Figure 4 – Tous les Russes ne soutiennent pas l’opération spéciale en Ukraine, mais les trois quarts de la population le font. Les crimes de guerre ukrainiens, les sanctions occidentales et la bonne gestion de l’économie par les autorités russes expliquent ce soutien. [Source]

Le problème est que nos journalistes n’ont ni culture ni discipline journalistique et qu’ils les remplacent par leurs propres croyances. Il s’agit d’une forme de conspiration qui vise à créer une fausse réalité basée sur ce que l’on croit et non sur les faits. Par exemple, peu savent (ou veulent savoir) qu’Aleksey Navalny a déclaré qu’il ne rendrait pas la Crimée à l’Ukraine. Les actions de l’Occident ont complètement anéanti l’opposition, non pas à cause de la « répression de Poutine », mais parce qu’en Russie, la résistance à l’ingérence étrangère et au profond mépris de l’Occident pour les Russes est une cause bipartisane. Exactement comme la haine des Russes en Occident. C’est pourquoi des personnalités comme Aleksey Navalny, qui n’a jamais eu une très grande popularité, ont complètement disparu du paysage médiatique populaire.

Par ailleurs, même si les sanctions ont eu un impact négatif sur l’économie russe, la façon dont le gouvernement a géré les choses depuis 2014 montre une grande maîtrise des mécanismes économiques et un grand réalisme dans l’évaluation de la situation. Il y a une hausse des prix en Russie, mais elle est beaucoup plus faible qu’en Europe, et alors que les économies occidentales augmentent leurs taux directeurs, la Russie baisse les siens.

La journaliste russe Marina Ovsyannikova a été présentée comme l’expression de l’opposition en Russie. Son cas est intéressant car, comme d’habitude, on ne dit pas tout.

Le 14 mars 2022, elle a provoqué des applaudissements internationaux en interrompant le journal télévisé de la Première chaîne russe avec une affiche appelant à la fin de la guerre en Ukraine. Elle a été arrêtée et condamnée à une amende de 280 dollars.

En mai, le journal allemand Die Welt lui a proposé un emploi en Allemagne, mais à Berlin, des militants pro-ukrainiens ont manifesté pour que le journal mette fin à sa collaboration avec elle. Le média Politico a même suggéré qu’elle pourrait être un agent du Kremlin !

En conséquence, en juin 2022, elle a quitté l’Allemagne pour aller vivre à Odessa, sa ville natale. Mais au lieu d’être reconnaissants, les Ukrainiens l’ont inscrite sur la liste noire Mirotvorets où elle est accusée de trahison, de « participation aux opérations spéciales d’information et de propagande du Kremlin » et de « complicité avec les envahisseurs. »

Le site Mirotvorets est une « liste noire » de politiciens, journalistes ou personnalités qui ne partagent pas l’opinion du gouvernement ukrainien. Plusieurs des personnes figurant sur la liste ont été assassinées. En octobre 2019, l’ONU a demandé la fermeture du site, mais cela a été refusé par la Rada. Il faut noter qu’aucun de nos grands médias n’a condamné cette pratique, qui est très éloignée des valeurs qu’ils prétendent défendre. En d’autres termes, nos médias soutiennent ces pratiques que l’on attribuait autrefois aux régimes sud-américains.

Figure 5 – Darya Dugina marquée comme « liquidée ».

Ovsyannikova est ensuite retournée en Russie, où elle a manifesté contre la guerre, qualifiant Poutine de « tueur », et a été arrêtée par la police et placée en résidence surveillée pendant trois mois. À ce moment-là, nos médias ont protesté.

Il convient de noter que la journaliste russe Darya Dugina, victime d’un attentat à la bombe à Moscou le 21 août 2022, figurait sur la liste des Mirotvorets et que son dossier était marqué « liquidé ». Bien entendu, aucun média occidental n’a mentionné qu’elle était visée par le site Mirotvorets, considéré comme lié au SBU, car cela tendrait à soutenir les accusations de la Russie.

La journaliste allemande Alina Lipp, dont les révélations sur les crimes ukrainiens et occidentaux dans le Donbass sont inquiétantes, a été placée sur le site Mirotvorets. De plus, Alina Lipp a été condamnée par contumace à trois ans de prison par un tribunal allemand pour avoir affirmé que les troupes russes avaient « libéré » des zones en Ukraine et ainsi « glorifié des activités criminelles. » Comme on peut le constater, les autorités allemandes fonctionnent comme les éléments néo-nazis en Ukraine. Les politiciens d’aujourd’hui font honneur à leurs grands-parents !

On peut en conclure que même si certaines personnes s’opposent à la guerre, l’opinion publique russe soutient massivement son gouvernement. Les sanctions occidentales n’ont fait que renforcer la crédibilité du président russe.

En définitive, mon propos n’est pas d’adopter la même approche que nos médias et de remplacer la haine de la Russie par celle de l’Ukraine. Au contraire, il s’agit de montrer que le monde n’est pas noir ou blanc et que les pays occidentaux ont poussé la situation trop loin. Ceux qui ont de la compassion pour l’Ukraine auraient dû pousser nos gouvernements à mettre en œuvre les solutions politiques convenues en 2014 et 2015. Ils n’ont rien fait et poussent maintenant l’Ukraine à se battre. Mais nous ne sommes plus en 2021. Aujourd’hui, nous devons accepter les conséquences de nos non-décisions et aider l’Ukraine à se relever. Mais cela ne doit pas se faire au détriment de sa population russophone, comme nous l’avons fait jusqu’à présent, mais avec les russophones, de manière inclusive. Si je regarde les médias en France, en Suisse et en Belgique, nous sommes encore très loin du but.

TP : Merci beaucoup, M. Baud, pour cette discussion très éclairante.